L'avocat de partie civile dans les procès de tueurs de masse

Publié le

L'avocat de partie civile dans les procès de tueurs de masse

Entre compassion, action publique et exigence autonome de justice

 

Intervention de Maître Gérard CHEMLA, avocat pénaliste au barreau de Reims, au colloque "Justice et crimes de masse" organisé le 3 avril 2026 à la Faculté de droit et de sciences politiques de l'Université Aix-Marseille 

 

 

1- Introduction.

Il y a une question que le droit pénal classique a longtemps laissée en suspens, et que les procès de tueurs de masse posent avec une acuité particulière : quelle est la place de l'avocat de la partie civile ?

Est-il un accompagnateur thérapeutique ? Un satellite du parquet ? Un porte-voix émotionnel ? Ou est-il quelque chose de plus exigeant — un vrai pénaliste, au service de victimes qui ont elles aussi le droit d'être représentées par quelqu'un qui a étudié le dossier ?

Les victimes ont généralement des avocats compassionnels. L'accompagnement émotionnel passe avant la stratégie pénale. C'est compréhensible. Mais c'est insuffisant.

La conviction que je voudrais défendre aujourd'hui est simple : ce ne sont pas seulement les accusés qui ont droit à un vrai pénaliste. Les victimes aussi.

 

2- Une identité mal définie.

La première tentation est de cantonner l'avocat de partie civile dans un rôle de soutien émotionnel. La douleur des victimes est réelle, immense. Mais y répondre uniquement par l'empathie, c'est renoncer à la dimension pénale du mandat. C'est trahir la victime en lui offrant du réconfort là où elle attendait aussi du droit.

Car la victime n'est pas un sujet passif du procès. Elle peut avoir une vision autonome de ce qui serait juste pour elle — une vision qui ne coïncide pas nécessairement avec celle du parquet. 

Le parquet répond à d'autres impératifs : hiérarchie, politique pénale, économie de la procédure, élimination du risque d’appel... La victime, elle, a une exigence singulière : que la vérité sur ce qui lui est arrivé soit dite, reconnue, et que l'auteur soit jugé selon toute la rigueur du droit.

  • Dans le procès V13, ce que j'attendais avant tout, c'est que ce soit un vrai procès.
  • Qu'on juge les accusés, mais aussi la relation entre la France et Daesh et la réintégration des attentats dans la politique de l’EI.
  • Qu'on comprenne ce qu'il s'est passé, pourquoi ça s'est passé, et pourquoi est-on passé à côté.
  • Qu’on acte les erreurs et cafouillages de la Belgique

Voilà la commande pénale que la victime formule — et que l'avocat doit porter.

L'institution judiciaire, même animée des meilleures intentions, ne fait pas tout pour elle. 

Elle a ses propres logiques, ses propres urgences. C'est précisément là que l'avocat de partie civile a un rôle à mon avis irremplaçable : être l'aiguillon permanent de cette exigence. Non pas l'ombre du parquet. Non pas le porte-voix de la douleur. Un acteur pénal à part entière.

 

3- La résistance institutionnelle.

Dans le cadre du pôle antiterroriste, lors de l'instruction des attentats de Paris, nous avons heurté une réalité que je n'avais pas anticipée.

Ayant étudié avec beaucoup d’attention le dossier et nous étant concerné avec les victimes, nous avons mis en évidence des sujets qui pouvaient ne pas avoir intéressé les enquêteurs

Par exemple la tardiveté de la fouille du véhicule retrouvé devant le Bataclan qui aurait permis l’arrestation d’Abdeslam le jour même et donc peut-être d’éviter les attentats de Mars 1986 à Bruxelles.

Chaque demande d'actes formulée formellement était systématiquement mal reçue. Non pas seulement rejetée sur le fond — ce qui aurait été normal et contestable par les voies de droit. 

Mais perçue comme une mise en cause implicite de la qualité du travail du magistrat. Comme si demander que l'on auditionne tel témoin ou que l'on produise tel document signifiait : vous n'avez pas bien fait votre travail.

On nous a fait comprendre — de façon informelle, rien de tel ne s'écrit — qu'une demande expresse était assimilée à un acte d'hostilité envers les magistrats du pole. Qu'il serait beaucoup plus opportun de formuler nos demandes informellement, de ne pas formaliser, de glisser des notes, de parler aux greffiers et aux juges.

Cette situation révèle une tension structurelle que nous devons nommer clairement : dans les grandes affaires, l'institution judiciaire tend à se refermer sur elle-même. Elle gère, elle organise, elle produit un résultat. 

Et elle supporte mal que les victimes, par leurs avocats, questionnent officiellement ses choix procéduraux — même légitimement, même au titre d'un droit absolu.

La question est fondamentale : la partie civile doit-elle se contenter d'un strapontin, considérant que le procès pénal est un face-à-face entre l'accusé et la société dans lequel elle n'a pas sa place ? C'est la position de la plupart des pénalistes. Ou bien faut-il commencer à considérer cette vision comme dépassée ?

Je tranche résolument pour la seconde option. Et l'avocat de partie civile doit l'assumer — avec méthode, avec mesure, mais sans renoncer.

 

4- Le procès : entre cacophonie et excellence collective. 

Le procès V13. Neuf mois d'audience. Trois cents avocats. Deux mille cinq cents victimes. La question organisationnelle n'était pas secondaire — elle était existentielle.

Car la cacophonie était le risque majeur. Des avocats qui n'avaient pas véritablement travaillé le dossier, cherchant à prendre le maximum de place, à être vus, à être entendus — non pas au service de leurs clients, mais de leur propre renommée. Des heures de questions redondantes, de plaidoiries répétitives, un procès vampirisé.

Deux innovations ont changé la donne.

L'inversion du tour de parole. Plutôt que d'ouvrir les débats aux parties civiles d'emblée, la Cour, sur la suggestion d’un avocat de partie civile, a décidé que les avocats généraux poseraient l'ensemble de leurs questions en premier. Les avocats de parties civiles intervenaient ensuite, avec une règle absolue : ne pas être redondant. Ne pas répéter ce qui avait déjà été posé.

Cette règle simple a opéré comme un filtre naturel. Seuls ceux qui avaient réellement préparé pouvaient apporter quelque chose de nouveau. Et ils l'ont fait — un petit groupe a su attirer l'attention sur des éléments que le président ni le parquet n'avaient identifiés comme centraux.

La plaidoirie puzzle. La moitié des avocats s'est organisée en groupe de contact. Répartition des thèmes, préparation concertée, chaque avocat disposant d'une vingtaine de minutes sur la partie qui lui avait été attribuée collectivement. Pas de redite, pas de digression. Un puzzle dont chaque pièce avait sa place précise.

J'ai dû expliquer à mes propres clients l'intérêt de cette mutualisation : avoir du poids à l'audience et les moyens d'accomplir un travail correct. Certains sont partis. Ceux qui sont restés ont accepté que je ne plaide pas pour chacun, mais pour une communauté de destins.

J’ai pour ma part plaidé sur la vaine espérance de la voix des accusés.

L'autre moitié des confrères, ayant refusé d'entrer dans ce groupe, a livré des interventions désordonnées, sans impact réel — non par manque de sincérité, mais par manque de stratégie collective.

La leçon est claire : l'efficacité de l'avocat de partie civile dans les grandes affaires est directement proportionnelle à sa capacité d'organisation collective. Et il faut avoir le courage de le dire à ses clients… et à ses confrères.

 

5- Abdelslam : la tentative de prise d'otage du procès. 

Le moment le plus symbolique a été l'interrogatoire de Salah Abdeslam.

Il faut comprendre ce que représentait cet homme dans le prétoire. Le seul survivant des commandos du 13 novembre. Un homme qui n'était pas venu rendre compte — il était venu régner.

Sa stratégie était simple et lisible : se poser en détenteur d'une vérité que les autres n'avaient pas, faire croire que sa parole était un trésor rare dont il pourrait gratifier l'assemblée s'il le voulait bien. Reprendre ainsi en otage les victimes — qui attendaient depuis des années une explication — et le procès lui-même, dont il prétendait dicter le rythme.

En réalité, Abdeslam n'avait que peu de choses à dire. Il n'était pas le cerveau de l'opération. Il n'était pas en mesure de révéler ce que l'instruction n'avait pas déjà établi. Sa parole était creuse. 

Il fallait lui en refuser le prestige.

J'avais dit cela avant même l'ouverture du procès : je ne veux pas que nous nous refassions prendre en otage. Se suspendre aux lèvres de Salah Abdeslam, c'est se mettre de nouveau en otage.

Les avocats de parties civiles se sont divisés sur la conduite à tenir. Certains ont estimé qu'il fallait lui tendre la main, s'agenouiller symboliquement pour qu'il consente à parler — lui accorder le statut de détenteur d'une vérité précieuse. Un confrère a incarné cette position de façon très visible, au risque de lui offrir exactement ce qu'il cherchait : la scène, le rôle, le leadership.

Ma position était différente. Sa parole ne valait que la valeur qu'on voulait bien lui donner. L'essentiel n'était pas d'obtenir de lui une déclaration dont la valeur juridique et informative serait nulle, mais de maintenir un rapport de force clair. De lui signifier que la hiérarchie du procès, c'est la cour, les parties, le droit — pas lui.

La dignité des victimes commandait de ne pas lui céder le contrôle de la scène. Ce qu'il cherchait n'était pas à révéler — c'était à régner. Et c'est précisément cela qu'il fallait refuser.

 

6- Conclusion.

Je ne crois pas à un procès de meute qui aboie et qui soit désordonné. J'avais promis à mes clients de leur restaurer le plus de dignité possible.

Cette phrase résume mieux que toute théorie ce que doit être l'ambition de l'avocat de partie civile dans les procès de tueurs de masse.

Ni thérapeute. Ni spectateur. Ni doublon du parquet. Acteur pénal à part entière — organisé, rigoureux, capable de tenir un rapport de force face à l'accusé qui cherche à régner, et capable aussi de ne pas se laisser intimider par une institution qui pourrait préférer que les victimes se contentent d'un strapontin.

Transformer la douleur en droit. C'est la plus haute fidélité qu'on puisse témoigner à une victime.

 

Gérard Chemla, le 3 avril 2026 (seul le prononcé fait foit) 

 

 

Gérard CHEMLA, avocat rémois réputé en matière pénale des victimes
Gérard CHEMLA
Avocat associé