Assises de l’Aube : le beau-père « lâche », la mère « menteuse » et la quête inachevée de vérité sur la mort d’Issa
Comprendre l’affaire
Depuis vendredi, la cour d’assises de l’Aube juge Frédéric Neizelien et Samya B. pour « violences ayant entraîné la mort sur mineur sans intention de la donner ».
Il s’agit du beau-père et de la mère d’Issa, nourrisson décédé le 16 juin 2022 au CHU de Reims des suites de maltraitances, six semaines après sa naissance le 2 mai 2022 à Troyes.
Frédéric Neizelien a reconnu avoir secoué le bébé « à deux ou trois reprises » dans l’appartement de Saint-André-les-Vergers. Samya B. conteste toute violence et défend son innocence. Son statut judiciaire est particulier puisqu’elle est à la fois accusée mais s’est constituée partie civile, défendant sa position de victime.
La cour d’assises a procédé, mardi, aux interrogatoires du beau-père et de la mère d’Issa, mort de maltraitances en juin 2022. Le premier a péniblement admis avoir « violemment secoué » le bébé mais pas l’avoir frappé au point de lui occasionner des fractures. La seconde a contesté toute violence mais reconnu « une part de responsabilité ». Sa personnalité théâtrale a marqué l’audience.
Je vous le dis comme je le pense monsieur, vous êtes un lâche ! ». Isabelle Vérissimo n’y va pas par quatre chemins quand il s’agit de qualifier Frédéric Neizelien devant la cour d’assises, ce mardi matin.
Comme toute l’assistance, l’avocate générale en a assez d’entendre le beau-père d’Issa marmonner dans son micro « des salades insupportables ». Tout cela pour minimiser sa responsabilité alors que la cour, les parties civiles et la salle, attendent de connaître « la vérité ». Savoir ce qu’il s’est véritablement passé dans le huis clos de l’appartement de Maugout, quartier populaire de Saint-André-les-Vergers, où le bébé a été secoué et violenté. Jusqu’à en mourir le 16 juin 2022.
« Le bébé pleurait avec acharnement »
Combien de fois l’accusé a-t-il secoué le petit Issa ? « Deux ou trois ». Quand ? « La première fois, c’était dans le salon. Je ne sais plus trop quand. Le bébé pleurait avec acharnement. J’ai essayé de faire de mon mieux, de le bercer pour le détendre… Je l’ai secoué légèrement, sans énervement », ose l’accusé.
Sans emploi, oisif au point d’éprouver toutes les peines du monde à expliquer comment il occupait ses journées hormis en fumant du shit, Frédéric raconte qu’il était « fatigué ». Voire « épuisé » par les pleurs nourris du bébé, mais pas seulement. « J’étais aussi fatigué parce qu’avec sa mère, le soir et la journée, on faisait beaucoup l’amour ». Lunaire.
Un aveu arraché
Arrive alors l’examen de la tragique journée du 12 juin 2022, quatre jours avant la mort d’Issa. Celle où le nourrisson s’est mis à suffoquer, à tel point que sa mère et Frédéric ont appelé les secours en urgence : « Il pleurait. J’ai essayé de lui donner un biberon d’eau mais il a tout régurgité. Je l’ai pris et je l’ai secoué légèrement. Il a commencé à perdre sa respiration. Je suis allé chercher sa mère qui prenait sa douche. »
Des explications qui ne correspondent absolument pas aux constatations médico-légales. Selon les médecins, Issa a été victime de secousses violentes « au point de lui couper les veines qui alimentaient son cerveau », rappelle la présidente, Émilie Philippe. Son crâne a également été fracturé.
Confronté à ces éléments, Frédéric tourne autour du pot. Sous le feu des questions, il se fissure, minute après minute. C’est finalement son avocate, Me Capucine Malaussena, exaspérée par le comportement de son client, qui parvient à lui arracher cette phrase : « J’ai conscience de l’avoir secoué violemment. »
« L’enfer m’attend »
Un aveu que l’accusé tempère : « Je n’ai pas pris conscience de mes gestes. J’étais dans l’inconscience due à mon immaturité ». Dans l’addiction au cannabis aussi. « Est-ce qu’on tient correctement un bébé quand on est défoncé ? », questionne Maître Anne-Sophie Wagnon-Horiot, avocate du papa d’Issa. « Non », murmure Frédéric, l’air abattu : « Je me déteste de jour en jour. J’ai extrêmement honte. L’enfer m’attend »
Pour autant, le très croyant beau-père conteste avoir causé les fractures et arrachements de fibres osseuses sur les jambes d’Issa. « À aucun moment je n’ai fait voltiger le bébé. Je n’ai pas marché dessus. Je ne l’ai pas frappé. Je ne l’ai pas tiré par les jambes. »
Si ce n’est pas lui, qui d’autre ? Samya B., sa mère ? « Je ne l’ai jamais vu frapper Issa. Juste entendu l’insulter une fois », assure Frédéric. Cherche-t-il à protéger celle qu’il aimait profondément et à qui il ne voulait pas faire « porter le chapeau » selon ses déclarations devant la juge d’instruction ? « J’ai dit ça parce que je ne voulais pas qu’elle paie pour ce que j’ai fait, même si je pense qu’elle n’aurait jamais dû me confier la responsabilité de l’enfant ». Et de poursuivre : « Mon plus grand regret, c’est d’être tombé amoureux d’elle. »
« Les mauvais choix »
Le seul instant où Frédéric met en cause la maman d’Issa, c’est lors du premier épisode de secouement : « Elle était dans l’appartement, elle m’a vu faire. »
Ce que conteste farouchement Samya. « Je ne l’ai jamais vu faire ça. Si je l’avais vu faire, croyez-moi, je l’aurais foutu dehors. Je regrette de ne pas l’avoir fait. Savoir qu’il a pu faire ça pendant que j’étais dans le logement, je m’en veux à mort. (…) J’ai ma part de responsabilité. Mes fils ont raison. Je n’aurais jamais dû laisser Issa auprès de cet homme. J’ai fait les mauvais choix. Je ne me pardonnerai jamais d’avoir fait confiance à un gros salaud ! », crie la mère dans la grande salle du tribunal.
« Quand j’ai su que le bébé avait été secoué, je lui ai demandé des explications. J’ai tapé du poing sur la table. Il s’est mis à genoux devant moi pour me demander pardon. J’étais énervée parce que je savais que, moi, je n’avais rien fait. »
Mais alors pourquoi être restée en couple avec Frédéric des mois après le drame, alors même qu’il avait causé la mort de son « ange » et était incarcéré, si elle lui en voulait autant ? « C’était du pipeau », assure Samya. J’ai menti sur mes sentiments car je voulais garder contact avec lui pour lui poser des questions et connaître la vérité. »
Une version astucieusement démontée par Me Capucine Malaussena. « Vous êtes une sacrée bonne menteuse », ironise l’avocate de Frédéric qui lit quelques messages d’amour parmi les… 1 200 SMS envoyés par Samya à celui qui a reconnu avoir causé la mort de son fils « C’était du mytho ! » réaffirme la mère. « Non, ce n’était pas du mytho. Frédéric Neizelien avait déjà avoué avoir secoué Issa. Vous aviez déjà vos réponses. Vous avez inventé ça parce que vous avez été pincée par la juge d’instruction à échanger des messages avec lui en prison. Vous savez à quel nom vous avez enregistré son contact dans le répertoire de votre téléphone ? “Doudou Fred” ».
Mise en difficulté sur ses déclarations, Samya, femme volubile, théâtrale et « caractérielle » selon ses mots, plie mais ne rompt pas. Elle n’a « jamais » été témoin de violences de son compagnon sur « son ange ». Encore moins porté elle-même atteinte à celui-ci.
Si le procès a mis en lumière qu’elle était loin d’être « une mère parfaite » avec ses trois premiers enfants, qu’elle avait pu faire preuve de négligences avec Issa et d’incohérences sur certains points, aucun témoignage ni aucune preuve formelle n’ont démontré qu’elle s’était livrée à des « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner » sur son bébé.
« Depuis le début, on entend le pire sur vous. Est-ce que vous avez le sentiment qu’on vous empêche de prendre votre place de victime devant cette cour alors que vous avez pourtant perdu votre fils ? », questionne son avocate Me Mélanie Sisson. « Oh ça oui ! Un grand “oui” avec un “O” majuscule », s’exclame Samya. Le verdict est attendu ce mercredi en fin de journée.
Benoit Soilly.