L’éleveur condamné après avoir tiré sur un voleur : "Je veux dire à la victime que je suis désolé"
La cour d’assises de la Marne a condamné le 24 septembre Jean-Louis Leroux pour "violences avec arme ayant entraîné une mutilation". Il écope de cinq années de prison dont un an ferme sous bracelet électronique. La nuit du 1ᵉʳ février 2020, cet éleveur, victime de dizaines de vols, avait tiré sur un jeune homme venu voler du gasoil dans son exploitation.
À l'issue de quatre jours d'audience, Jean-Louis Leroux, un éleveur de 53 ans, a été reconnu coupable de "violences avec arme ayant entraîné une mutilation" et condamné à cinq années de prison dont quatre avec sursis par la cour d'assises de la Marne, à Reims, jeudi 24 septembre. Une peine conforme aux réquisitions la veille de l'avocate générale à l'encontre de celui qui, depuis six ans, contestait avoir voulu tuer, expliquant avoir agi par "peur" et "dans la panique". La partie ferme de la peine sera effectuée sous bracelet électronique. La cour a retenu une altération du discernement de Jean-Louis Leroux au moment des faits mais a rejeté la thèse de la légitime défense.
Le verdict a été rendu dans une ambiance tendue. La salle était comble, principalement occupée par les soutiens de l'éleveur. De nombreux policiers étaient également présents.
La nuit du 1ᵉʳ février 2020, Jean-Louis, victime de dizaines de vols restés impunis malgré ses dépôts de plaintes, avait tiré un coup de fusil dans le ventre de Diego H., 19 ans, venu avec deux autres siphonner du gasoil sur les tracteurs de son exploitation, à Ambrières, un petit village isolé du sud de la Marne. Diego H. et ses deux complices, qui ont reconnu les faits dès l'ouverture des débats, ont de leur côté été déclarés coupables du délit de "tentative de vol en réunion" et condamnés respectivement à des peines de deux mois intégralement assortis du sursis, quatre mois avec sursis total et dix mois avec sursis probatoire de deux ans.
À l'époque, la profession agricole et la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA), dont il était un des administrateurs, s'étaient mobilisées en faveur de Jean-Louis Leroux, jusqu'alors sans antécédent judiciaire, placé quelques jours en détention provisoire avant d'être remis en liberté sous contrôle judiciaire. Le 13 février 2020, cinq cents personnes avaient ainsi défilé dans les rues de Reims sous des slogans tels que "Ras le bol des vols !"
"Je veux dire à la victime que je suis désolé"
Que faire lorsqu'on est volé une fois ? Cinq ? Quinze ? Trente ? Malgré "l'exaspération", la "colère", le "désespoir" et "le sentiment d'abandon" ressentis légitimement par l'agriculteur, qui plus est en phase de séparation, en venir à tirer une balle dans le ventre d'un homme ni armé, ni menaçant, en train de courir à quelques mètres, et plus globalement l'idée de "se faire justice soi-même", ne peut pas être une réponse admissible, n'a pu que rappeler le jury dans son verdict.
Dans cette histoire, le pire a été évité de peu : Diego H., venu faire le guet avec la promesse de repartir avec un bidon de gasoil, a passé près d'un mois dans le coma et a été opéré à sept reprises pour retirer les dizaines de plombs qui ont criblé sa zone abdominale. "Je veux dire à la victime que je suis désolé", a répété Jean-Louis Leroux qui, quelques jours avant les faits, avait installé un détecteur de mouvement sur son exploitation.
"Je ne connaissais pas leurs intentions, j'ai eu peur et j'ai appuyé sur la détente"
Cette nuit-là, une "alerte intrusion" lui parvient sur son téléphone. Sur les écrans de vidéosurveillance, trois ombres. Il prévient les gendarmes et son frère, avec qui il a déjà convenu de la stratégie à adopter lors du prochain vol. Quatre minutes plus tard, Jean-Louis Leroux allume le projecteur et ordonne aux voleurs de s'arrêter. Comme son frère, il est armé d'un fusil. Les ombres s'enfuient. Il tire un coup vers le sol.
À l'audience, la présidente le questionne : "Pourquoi un second tir ?
- Je ne connaissais pas leurs intentions, j'ai eu peur et j'ai appuyé sur la détente."
Dans cette histoire achevée dans le sang, le juge d'instruction et le procureur ont estimé ne pas avoir assez d'éléments pour soutenir la thèse d'une volonté de tuer de l'éleveur, chasseur depuis des décennies. Mais ses avocats ont, conformément à sa volonté d'être "jugé par le peuple", refusé la correctionnalisation, s'exposant de fait à une peine bien plus lourde. "Avez-vous voulu attenter à la vie de Diego H. ?, pousse la présidente Philippe.
- Non. C'était la nuit, c'était la peur. Je voulais les arrêter.
- Au prix de risquer la vie de quelqu'un ?
- Non.
- Pour vous, c'était de la légitime défense ?
- Oui (...) Je suis responsable d'avoir blessé quelqu'un, mais pas de la situation."
"Si le système permet des vols quotidiens, il ne fonctionne pas"
Sans surprise, l'avocate générale a écarté la circonstance de "légitime défense", cette notion au cœur d'une poignée d'autres affaires au fort retentissement médiatique, dans son réquisitoire : "Pour défendre ses biens, on aurait le droit de tirer sur les voleurs ?, fait-elle mine de s'interroger. La loi ne prévoit pas cela." Avant cela, un des avocats des parties civiles s'interroge : "Est-ce qu'il avait l'intention de tuer ? On ne peut pas sonder les âmes, mais les indices peuvent nous aider : organe vital ou pas, arme létale ou pas..." Avant d'estimer : "S'il voulait le tuer, il aurait tiré à nouveau."
Jean-Louis Leroux "croit en la loi mais ça ne marche pas, développe Maître Gérard Chemla, un de ses deux avocats. Aucune de ses plaintes n'est suivie d'une enquête. On sait qui c'est, mais on ne les arrêtera pas tant qu'ils ne sont pas pris sur le fait. Se faire voler trente fois, ça n'arrive jamais (...) Pourquoi on a voulu aller devant une cour d'assises ? Devant le tribunal correctionnel, il aurait entendu le discours de l'avocat général : il aurait pu faire autrement. Mais si le système permet des vols quotidiens, c'est qu'il ne fonctionne pas." Et de plaider l'acquittement, en vain.
Coupable, Jean-Louis Leroux évite toutefois de retourner derrière les barreaux et purgera la partie ferme de sa peine à l'aide d'un bracelet électronique, selon des modalités qui seront prochainement fixées. Il a dix jours pour faire appel.
Mathieu Livoreil et Annabelle Igier, France 3