"J'ai tiré à cause de la peur" : après avoir subi des dizaines de vols, un éleveur accusé de "tentative de meurtre"
Le procès de Jean-Louis Leroux, cet éleveur jugé pour "tentative de meurtre" après avoir grièvement blessé au ventre l’un des trois hommes qu’il avait surpris en train de voler sur son exploitation, en 2020 à Ambrières, s’est ouvert le 21 septembre devant la cour d’assises de la Marne, à Reims.
Sur le banc habituellement réservé aux parties civiles : trois jeunes hommes aux cheveux ras accusés du délit de "tentative de vol en réunion". Sur celui de la défense : Jean-Louis Leroux, 53 ans depuis l'avant-veille et le cheveu rare, accusé du crime de "tentative de meurtre" sur Diego H., l'un des jeunes qui lui font face. D'un côté : trois magistrats professionnels et six jurés, quatre hommes et deux femmes, tout juste transformés en juges par le sort. De l'autre : une salle comble, tendue, prête à plonger dans l'apnée d'une audience criminelle.
Ainsi est configurée la cour d'assises de la Marne, à l'étage du palais de justice de Reims, lundi 21 septembre. Les faits et les investigations qui ont suivi sont lus par la présidente, Emilie Philippe. Résumons-les : la nuit du 1ᵉʳ février 2020, à Ambrières, un village isolé du sud de la Marne, Jean-Louis Leroux, miné par les dizaines de vols subis depuis des années sur son exploitation, surprend trois individus près d'un de ses tracteurs. Il appelle les gendarmes et son frère puis, accompagné par ce dernier, va à leur contact. À la vue de l'éleveur, armé d'un fusil comme son frère, le trio décampe.
Les avocats de l'éleveur ont refusé la correctionnalisation
Jean-Louis Leroux tire un premier coup vers le sol. Le second, déclenché "au jugé", "par peur d'être encerclé" par les voleurs présumés et le fusil "à hauteur de hanche", perfore le ventre de Diego H., en train de courir à une demi-douzaine de mètres de lui. "Importante éviscération", note le médecin. Son pronostic vital est engagé. Il passe un mois dans le coma et doit être opéré à plusieurs reprises. Jean-Louis Leroux, lui, jure n'avoir voulu tuer personne, mais seulement "arrêter" les trois intrus dans l'attente des gendarmes. Est-il coupable de "tentative de meurtre" ? De "violences avec arme" potentiellement aggravées par "une infirmité ou une mutilation permanente" ? Ou a-t-il agi en état de légitime défense ?
En 2022, le magistrat instructeur propose de requalifier "la tentative de meurtre", motif initial de la mise en examen de Jean-Louis Leroux, un père de famille sans antécédent et soutenu par nombre de ses pairs agriculteurs, en "violences volontaires avec arme". Soit un crime en délit. Malgré la perspective de voir leur client encourir une peine plus clémente, les avocats de l'éleveur, à la demande de ce dernier, font appel de cette décision pour que l'épilogue judiciaire de cette affaire s'écrive devant une cour d'assises et ses jurés populaires. Jean-Louis Leroux risque aujourd'hui jusqu'à trente ans de réclusion criminelle – six fois plus que Diego H. et un deuxième voleur présumé, le troisième étant passible de dix ans car en état de récidive.
La présidente Philippe appelle l'agriculteur à la barre : "Quelle est votre position sur les faits qui vous sont reprochés ?
- Je reconnais avoir tiré sur (Diego H.), mais j'ai tiré à cause de la peur et je suis bien désolé de ce qui lui est arrivé."
Dans la foulée, les trois voleurs présumés reconnaissent la "tentative de vol aggravé par la circonstance de la réunion".
Intestin grêle et colon hachés par les plombs
La directrice d'enquête, une gendarme en poste à la brigade de Vitry-le-François, vient relater les constatations d'une enquête sans grand mystère. Au cours des deux semaines qui ont précédé cette nuit sanglante, Jean-Louis Leroux a été victime de quatre vols venant s'ajouter à des dizaines d'autres, le dernier ayant eu lieu la veille, et des milliers d'euros de préjudice. Venu pour faire le guet et non armé, Diego H., lui, a eu l'intestin grêle et le colon hachés par les plombs du fusil de l'éleveur, détenteur d'un permis de chasse depuis 1989.
De leur côté, les avocats commencent à jouer leurs partitions. Le conseil de Diego H., Arthur de la Roche, questionne la directrice d'enquête : "Est-ce que quand M.Leroux tire sur (Diego H.), on peut considérer qu'il tire sur un homme en fuite ?
- Je ne sais pas", abrège prudemment la gendarme.
Quelques instants plus tard, Maître Gérard Chemla, l'un des avocats de Jean-Louis Leroux, l'interroge : "J'ai retrouvé 28 plaintes déposées par M. Leroux. En 2020, vous savez combien il y en a eu (les faits ont été commis le 1ᵉʳ février 2020, NDLR) ?
- Je ne sais pas.
- Cinq, Madame. En un mois, il y a eu cinq interventions de voleurs dans sa ferme."
Le procès doit durer quatre jours. Verdict jeudi.