"La justice ne pouvait pas se tromper et elle s’est trompée" : la détresse d’une mère, la colère d’une avocate

Publié le 17 juin 2026
France 3 Grand Est
France 3 Grand Est

Dans la Marne, en 2024, un enfant accuse son dentiste de l’avoir violé. Les examens médicaux confortent son récit, mais la garde à vue du praticien ne débouche pas sur une mesure de sûreté. Peu après, une autre enfant dénonce des faits similaires. "Ce qui s’est passé dans cette histoire est consternant", s’indigne une avocate. Récit.

Elisa (prénom d'emprunt) ne peut réprimer un soupir las : "On essaie de vivre avec, mais l'attente est quand même très compliquée. C'est très, très long. Au début, j'avais des nouvelles, mais depuis des mois, plus rien. Aucune échéance n'est en vue, nous sommes, mon fils et moi, laissés dans le flou. Notre avocat est là, bien sûr, mais lui aussi me dit qu'il faut attendre, que nous sommes dans les délais classiques..." Jamais Elisa n'avait encore eu à faire à la justice. "J'éprouve quand même de la colère sur la manière dont nous sommes traités. On parle quand même de choses graves..."

C'était l'après-midi du 17 octobre 2024 - un jeudi. Elisa dépose Léon (prénom d'emprunt), son fils de 11 ans, chez le dentiste. Voilà deux ans qu'elle consulte dans ce cabinet situé à Fismes, une petite commune du nord-ouest de Reims (Marne). Le rendez-vous s'annonce plus long que les précédents, pas la peine de patienter dans la salle d'attente, recommande le praticien à Elisa. Quand elle revient chercher son fils, trois heures plus tard, elle le découvre groggy, peinant à boire un soda et à tenir sur sa chaise. Le dentiste justifie une seconde dose d'anesthésiant, la première n'ayant pas, selon lui, suffi.

"Il m'a conseillé de coucher mon fils quand nous serions à la maison et j'ai trouvé ça bizarre", se souvient-elle. Une douche le requinquera, suppose-t-elle. Mais Léon, toujours affaibli, doit être lavé et séché. Et soudain, ces mots : "Fais attention, j'ai mal aux fesses." Ainsi commence l'éprouvant récit d'un viol. L'enfant confie à sa mère avoir eu à ingérer des comprimés. Avoir eu le droit de regarder une tablette pendant qu'il était agressé, pris en photo, peut-être filmé à l'aide d'un appareil fixé sur un trépied, et allongé sur un matelas gonflable dissimulé derrière la porte.

"Il pleurait en me le racontant, donnait tellement de détails... Je l'ai cru immédiatement", nous confiait-elle en février 2025. Porter plainte, tout de suite : l'évidence. Mais à cette heure, la gendarmerie s'apprête à fermer ses portes. Un militaire recommande à Elisa de conduire son fils à l'hôpital et de repasser le lendemain à la brigade. Léon passe la nuit dans un hôpital où les médecins pointent l'absence de document laissé par la gendarmerie. Une prise de sang révélera la présence d'une substance sédative dans des proportions compatibles avec le récit de l'enfant, ainsi qu'un anxiolytique réservé à l'adulte.

Le 18 octobre, "à la première heure", Elisa dépose plainte en gendarmerie et, muni des documents nécessaires, conduit son fils au CHU de Reims (Marne), qui, lui, possède une unité médico-judiciaire. Léon subit des examens corporels qui établissent la présence de lésions compatibles avec son récit. Placé en garde à vue, le dentiste conteste les faits reprochés. Une perquisition dans son cabinet permet notamment de trouver du lubrifiant et des préservatifs. Mais le mis en cause ressort libre, sans interdiction d'exercer. "J'étais choquée", se souvient la mère. Une information judiciaire est ouverte, un juge d'instruction désigné début novembre. Trois mois plus tard, le 29 janvier 2025, Léon et ses parents sont auditionnés par ce magistrat.

Deux semaines plus tard, le 14 février, la famille d'une petite fille dépose plainte pour viol contre ce même praticien. Les faits seraient survenus la veille – un jeudi, là encore. S'il conteste encore ces nouveaux faits, le dentiste est cette fois mis en examen pour "viol sur mineur" et "soumission chimique" et placé en détention provisoire. "J'ai d'abord été soulagée, mais quand j'ai su qu'il y avait une deuxième victime, j'ai déchanté. Ce qu'avait dit mon fils, ce qui avait été constaté, n'a pas suffi, je ne comprends pas pourquoi." Face à cette chronologie, un magistrat expérimenté, en poste en Champagne-Ardenne, soupire : "Ces petites brigades ne sont pas taillées pour traiter des faits aussi graves."

Pauline Manesse, l'avocate de la seconde victime présumée, ne décolère pas : "Ce qui s'est passé au début de ce dossier est consternant. La justice ne pouvait pas se tromper et elle s'est trompée. Cette levée de garde à vue sans qu'ait été prise de mesure de sûreté (contrôle judiciaire ou détention provisoire, NDLR)." Et la pénaliste de développer : "Je ne peux pas ne pas connecter cette affaire à l'affaire Lyhanna. C'est effrayant de savoir que des individus dénoncés de suite par un enfant, avec une enquête qui permet immédiatement de confirmer le récit, puissent être remis en liberté..."

De son côté, Elisa avoue "ne pas avoir été étonnée" de l'affaire Lyhanna – enfant de 11 ans enlevée et retrouvée morte dans le Gers, le 4 juin – qui jette une lumière crue sur le manque de moyens de la justice et ses dysfonctionnements. "Nous avons tout de suite fait tout ce qu'il fallait et il y a quand même eu une deuxième victime." Comment va cette dernière ? "Elle a 15 ans, elle essaie de se reconstruire tant bien que mal. Mais elle a bien compris qu’elle aurait pu échapper à tout ça si la justice avait pris les premières déclarations au sérieux", confie Me Manesse – ses clients n'ont pas souhaité s'exprimer.

Depuis le 17 octobre 2024, Léon, la première victime présumée, a traversé de sévères tempêtes. Colères non contrôlées, crises de larmes et tendance anorexique sont apparues comme autant de séquelles post-traumatiques. "Il me dit qu'il était pressé que le procès se passe, je lui explique qu'il faut prendre son mal en patience", relate sa mère. Ces derniers mois, sa mère le surprend parfois en pleine nuit en train d'enchaîner des séries de pompes et d'abdominaux au pied de son lit. "La musculation semble être devenue pour lui une obsession, s'inquiète Elisa. Est-ce qu'il fait ça pour mieux se défendre ? Je ne sais pas."

Maintenu en détention provisoire malgré des demandes de mise en liberté, le dentiste mis en examen reste présumé innocent dans l'attente d'un procès qui, selon nos informations, n'aura pas lieu avant 2027.

Mathieu Livoreil

 

Pauline MANESSE-CHEMLA, avocate pour les victimes
Pauline MANESSE-CHEMLA
Avocat associé