Plainte pour viol : près de cinq ans de silence, puis quinze jours pour décider
Restée plus de quatre ans sans nouvelles de sa plainte pour viol déposée dans les Ardennes, une femme est désormais invitée à se prononcer en deux semaines sur la correctionnalisation de son dossier, auquel elle n'a jamais eu accès. Son avocate dénonce une "maltraitance institutionnelle".
C'était en septembre 2021, dans un village des Ardennes. Sylvie (prénom d'emprunt), qui est en train de finaliser l'achat d'une maison, est hébergée par un ami. Ce soir-là, elle est dans sa chambre pendant que ce dernier reçoit un client dans son local professionnel, annexe de son domicile.
Entre les deux hommes, l'apéritif s'éternise et la nuit tombe. Sylvie, elle, s'endort. "J'ai été brusquement réveillée par cet individu que je n'avais jamais vu, se souvient-elle quand on la rencontre, près de six ans plus tard. Il m'a violée. J'ai bondi du lit, allumé la lumière et me suis habillée. J'étais en panique."
"J'ai pensé : t'es toute seule"
Dans le local, elle trouve son ami ivre. "Il ne comprenait rien à ce que je disais et j'ai pensé : t'es toute seule. Je suis passée en mode robot, comme si le corps et la tête étaient dissociés." Sylvie s'enfuit jusqu'à sa voiture, d'où elle appelle les gendarmes. Il est minuit. Des militaires viennent la chercher et l'auditionnent dans la foulée. Une plainte est déposée.
Le lendemain, elle subit un examen médical à l'unité médico-judiciaire du centre hospitalier universitaire de Reims (Marne), raconte à sa mère ce qu'elle a subi. "Quelques semaines ou mois plus tard, pardon je ne sais plus, ça fait longtemps", elle est expertisée par un psychologue.
Plus de quatre ans sans la moindre nouvelle
Elle apprend que l'ami chez qui elle logeait cette nuit-là a été entendu, que des constatations ont été effectuées à son domicile. "Je n'ai eu aucun soutien de sa part, je crois qu'il avait surtout peur pour sa réputation dans le village. J'ai coupé les ponts." L'enquête avance, suppose-t-elle alors. Sylvie, qui n'a jamais été confrontée à la machine judiciaire, n'a pas d'avocat – personne n'a pensé à lui suggérer.
Et... c'est tout. 2022, 2023, 2024, 2025 s'écoulent sans que Sylvie ait de nouvelles de sa plainte. Pendant ce temps-là, les séquelles post-traumatiques, tristement familières à nombre de victimes de viol, se succèdent : incapacité de s'endormir dans l'obscurité, souci permanent de vérifier que les portes sont verrouillées, sans oublier les "conséquences sentimentales et sexuelles."
"Là, c'est comme si tout était remonté d'un coup"
- Sylvie
Janvier 2026 : celle qui est désormais âgée de 36 ans reçoit un appel de l'enquêteur. Sa mère et un de ses anciens compagnons, les deux seules personnes à qui Sylvie a raconté ce qu'elle a subi, seront entendus dans le cadre de la procédure, lui apprend-elle. "J'ai supposé que c'était pour vérifier si je leur avais dit la même chose qu'aux gendarmes."
Sylvie marque un temps d'arrêt avant de reprendre : "Avec le temps, mon cerveau avait mis cette histoire sous le tapis, je pense. Là, c'est comme si tout était remonté d'un coup." Lors d'un rendez-vous organisé en juin 2026 avec la juriste d'une association, relais du parquet de Charleville-Mézières (Ardennes), Sylvie apprend qu'un homme a été identifié et que de l'ADN a été retrouvé. Et puis, à la fin de l'entretien, cette proposition, formulée par la juriste : pourrait-elle dire dans les 15 jours si elle accepte que son dossier soit correctionnalisé ?
Devant un tribunal correctionnel se jugent les délits, tels que les agressions sexuelles, passibles de cinq ans de prison. Les cours d'assises et cours criminelles, elles, jugent les crimes, notamment les viols – passibles de 15, voire 20 ans de réclusion selon les circonstances. Comme les délais pour un procès criminel sont trop souvent trop longs, conséquence de juridictions engorgées par les dossiers, la justice propose depuis longtemps aux victimes de viol que le crime qu'elles ont subi soit jugé comme un délit, mais dans un délai plus court : c'est la "correctionnalisation".
"Maltraitance institutionnelle"
"Je trouve hallucinant qu'après l'avoir tenue à distance de la procédure pendant près de cinq ans, on imagine obtenir d'elle un consentement à la correctionnalisation en deux semaines", dénonce Pauline Manesse, devenue l'avocate de Sylvie. Il y a une sensation de double peine : le drame subi en septembre 2021 et, derrière, la maltraitance institutionnelle."
Sylvie, qui ne réside plus dans les Ardennes, reprend : "On me demande de prendre très vite une décision très importante : est-ce que j'accepte une requalification qui revient à minimiser ce que j'ai subi ? Si je vous raconte tout ça aujourd'hui, ce n'est pas pour moi, mais pour les autres femmes qui sont confrontées à cela. Ce n'est pas normal."
Sylvie ignore tout de ce que les enquêteurs ont pu faire ou ne pas faire depuis septembre 2021. Son violeur présumé est-il actuellement sous contrôle judiciaire ? En détention provisoire ? Quand a-t-il été inquiété par la justice ? A-t-il fait d'autres victimes ? A-t-il reconnu des faits d'agression sexuelle ? Pauline Manesse, elle, a demandé le dossier d'enquête à la procureure de Charleville-Mézières, "une nécessité pour que Madame puisse se décider". Trois semaines plus tard, aucune réponse ne lui était parvenue.
Par Mathieu Livoreil pour France 3