"Pour briser le secret" : un homme jugé en public, à Charleville-Mézières, pour inceste sur sept femmes de sa famille

Publié le 16 septembre 2026
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Un procès difficile s’est ouvert en appel, ce mercredi, devant la cour d’assises des Ardennes. Un homme âgé de 82 ans, accusé de viols et abus sexuels pendant près de 45 ans, par sept femmes de sa famille : ses filles, petites-filles et nièce. Un procès rare, aussi, puisque l’audience est publique.

Pendant trois jours, un procès éprouvant pour sept femmes se tient devant la cour d'assises des Ardennes. Lionel V, 82 ans, est jugé en appel depuis le mercredi 16 septembre, pour des faits d'agressions sexuelles et de viols incestueux, commis de 1968 à 2009 sur trois de ses filles, trois de ses petites-filles et une nièce. En première instance à Reims, l'homme a été condamné à 16 ans de réclusion. Ce procès s'était déroulé à huis clos, comme c'est souvent le cas pour les affaires d'inceste. Cette fois, au tribunal de Charleville-Mézières, les parties civiles ont tenu à ce que l'audience soit ouverte au public.

Après 45 ans de secrets enfouis, c'est lors d'une fête de famille, au début de l'été 2023 que l'omerta se brise. Deux demi-sœurs discutent des traumatismes de l'enfance, l'une se confie, elles réalisent avoir vécu des abus similaires et décident de creuser. La fille la plus âgée, issue d'une première union, démarre alors une thérapie familiale avec ses trois filles, qui comprennent avoir été elles aussi victimes de leur grand-père. Accompagnées par la nièce de l'accusé, victime elle aussi à la fin des années 60, elles sont donc sept à être venues porter plainte au commissariat de Reims, durant l'été 2023.

Rendre le débat public, pour que "la honte change de camp"

L'accusé ayant fait appel, les victimes sont contraintes de vivre un deuxième procès. Une souffrance pour elles. “Il est temps que ça s’arrête,” a déclaré à la barre, en larmes, Amy*, aînée de la fratrie du troisième mariage de son père, ajoutant : "papa a l’habitude de gagner. Il n’a pas l’habitude d’être remis en question, il ne s’attendait pas à ce verdict lors du premier procès."

Clothilde, la nièce de l'accusé confie à ICI Champagne-Ardenne : "quitte à revivre un procès, autant que ça ne reste pas qu'entre nous."

Un huis clos partiel a simplement été demandé par une plaignante, l’une des filles de Lionel V. Le reste de l'audience est ouvert au public.

Cette décision, rare pour des faits d’inceste, a été prise par les sept plaignantes, une semaine avant le début du procès. Une volonté, selon leur avocate, Maître Pauline Manesse-Chemla, de “lever le secret, briser le silence qu’il a instauré toutes ces années, pour préserver son aura. Parce qu'elles ont décidé de reprendre le contrôle. Qu'il y en avait marre de la honte. La culpabilité, ce n'est plus elles qui doivent la porter, c'est l'accusé."

L'avocate des parties civiles y voit un impact positif du procès des viols de Mazan, où Gisèle Pelicot a tenu à rendre l'audience publique. Un tournant, fin 2024 : "il y a des grands procès médiatisés qui ont permis d'évoluer sur le sujet de la publicité des débats. Cela a favorisé cette prise de conscience. De plus en plus de dossiers d'inceste sont jugés en audience publique. Et ça, c'est très bien. Peut-être que s'il y a des femmes dans le public, c'est bien qu'elles s'imprègnent de cette histoire et se disent que la justice peut passer, même autant d'années après."

“Il disait que c’était son rôle de m’apprendre pour que je puisse le refaire plus tard”

Face aux faits affligeants qui lui sont reprochés : des pénétrations digitales, des cunnilingus, des baisers sur la poitrine, ou encore des fellations dans le lit avec sa fille, lorsque la mère était absente... Lionel V. perpétue la loi du silence. Aujourd'hui, âgé de 82 ans, derrière ses lunettes, il a une allure de vieillard. À peine audible, il est obligé de retirer son dentier afin que la cour comprenne ses propos.

Il commence par nier les faits, lors de la déposition de sa nièce : "ça ne s'est pas passé". Puis, comme il l'a fait durant l'investigation face aux enquêteurs, il admet certains faits, sans sembler en réaliser l'impact. "C'était pour les laver, lui mettre de la crème sur un bouton de moustique", "pour leur apprendre", "c'était sans intention sexuelle aucune", "je voulais vérifier qu'elle avait encore un hymen", ça c’était un jeu" : il trouve toujours une explication, sans gravité selon lui.

Pourtant, ces sept femmes assurent avoir toutes subi des abus avec un mode opératoire similaire. Généralement lors du bain, dès leur plus jeune âge. Cela s'arrêtait lorsqu'elle avaient leurs règles et étaient pubères.

Amy, âgée d'une trentaine d'années, explique que son père lui disait qu'il lui "montrait comment on embrasse, pour que je puisse le refaire quand je serai grande." “Sincèrement, si j’ai fait ça, et que c’est trop. Je te demande pardon”, finit par lâcher l'accusé. Elle le confronte à la barre, en parlant calmement : "papa, tu te souviens très bien avoir fait ça. Simplement, tu ne sais pas ce que c'est que la souffrance. Comme tous les gens dans cette salle, tu sais que c’est abominable.”

"Plusieurs générations de femmes meurtries" : leur avocate demande la levée de la prescription des faits. "Vous savez, il n'y a pas de prescription dans notre cerveau. On met les souffrances dans le tiroir, on trimballe ça", déclare Clothilde, la nièce de Lionel V., en larmes à la barre. Elle est la plus âgée des sept femmes sur le banc des parties civiles, celle pour qui les faits remontent le plus. Ca a commencé en 1968, vers l'âge de six ans dans ses souvenirs, notamment lors de vacances avec son oncle à Carcassonne.

Pour cette nièce âgée de 68 ans, et l'une des trois filles de Lionel V., les faits sont tombés sous le coup de la prescription, qui est de 30 ans à partir de la majorité d’un mineur victime de viol. Un mineur peut donc porter plainte jusqu'à ses 48 ans.

L'avocate des plaignantes, Maître Pauline Manesse-Chemla, demande à la cour de lever la prescription pour ces deux victimes, elle plaide la sérialité : "nous sommes en présence d'un prédateur sexuel sériel qui, pendant 45 ans, a eu le même mode opératoire. Il viole des petites filles de leur plus tendre enfance, jusqu'à leur puberté. Plusieurs générations de femmes meurtries, souillées, qui portent encore aujourd'hui les séquelles. Tout ça, ça s'appelle de la sérialité et ça devrait conduire les juges à en tirer la conséquence qu'il ne faut pas de prescription. Ca ne peut pas être audible pour des victimes."

Depuis 2021, la loi permet d'appliquer la prescription glissante : "le délai de prescription peut être allongé si l'auteur d'un viol commet sur un autre mineur, avant l'expiration du délai de prescription, un nouveau viol ou une nouvelle agression sexuelle ou atteinte sexuelle. Dans ce cas, le délai de prescription du viol initial est prolongé jusqu'à la date de prescription de la nouvelle infraction."

La décision de la cour d'assises pour ce deuxième procès est attendue vendredi.

Par Sophie Allemand, ICI 

 

Pauline MANESSE-CHEMLA, avocate pour les victimes
Pauline MANESSE-CHEMLA
Avocat associé