"J'ai perdu mon fils, mon travail, ma santé... J'ai tout perdu" : au procès en appel de la mort de Bastien Payet, sa mère face à l'insoutenable
Condamnés à 14 ans de réclusion en première instance, les agresseurs présumés de Bastien Payet, lynché à mort à 23 ans dans une rue de Reims (Marne) en 2019 à la suite d'une banale remarque, sont jugés en appel devant la cour d'assises des Ardennes à partir du mardi 17 mars.
Osman Dogan, Enzo Andolini et Oussama Zeroual seront jugés en appel du 17 au 26 mars 2026 devant la cour d'assises des Ardennes, à Charleville-Mézières. Le 4 avril 2025, à Reims, ces trois jeunes hommes ont été condamnés à 14 ans de réclusion criminelle par la cour d'assises de la Marne après avoir été déclarés coupables de "coups mortels". Osman Dogan et Enzo Andolini ont depuis vu rejeter leur demande de remise en liberté.
Dans la nuit du vendredi 8 au samedi 9 mars 2019, vers 3 heures, dans une rue du centre-ville de Reims (Marne), Bastien Payet, 23 ans, avait perdu la vie en quelques secondes pour avoir osé faire une remarque à celui qui venait d'apostropher vulgairement une de ses amies. Il était un slameur talentueux, un étudiant en droit populaire et un fils unique. Sa mort, conséquence d'un épouvantable déferlement d'ultraviolence, avait ému bien au-delà de la région.
Acquittement requis pour un des accusés
Au cours du premier procès, les avocats de la défense ont plaidé l'acquittement de leurs clients. De son côté, l'avocate générale avait requis quinze ans de réclusion à l'encontre d'Enzo Andolini et Oussama Zeroual, mais l'acquittement pour Osman Dogan, faute d'éléments probants, selon son appréciation. Le jury - des citoyens tirés au sort et trois magistrats professionnels - en avait décidé autrement, choisissant de ne pas distinguer l'implication des mis en cause.
"On le sait, ce procès n'est qu'une étape", confiait, peu après le verdict, Frédérique Couturier, la mère de Bastien Payet, consciente qu'un appel serait formulé de la part de ceux qui n'ont cessé de contester les faits reprochés depuis 2019. Après avoir effectué quelques mois en détention provisoire à la suite de leur mise en examen, ils avaient été remis en liberté sous contrôle judiciaire et, à l'audience, aller et venir librement.
A l'approche de ce second procès, Frédérique Couturier se dit "un peu plus sereine que l'année dernière", quand il lui avait fallu "environ six mois" pour se remettre de sept jours d'audience "très, très durs". Pour elle comme pour Jean-Paul Gallimard, qui fut le beau-père de Bastien Payet, la vie, résument-ils tristement, "suit son cours, avec ses hauts et ses bas. On essaie d'avoir des petits buts pour avancer".
"On essaie d'avoir des petits buts pour avancer"
À la suite de la mort de Bastien Payet, le couple, qui sera encore défendu à l'audience d'appel par Pauline Manesse et Gérard Chemla, avait vite déménagé de leur maison de Bétheny. Trop de souvenirs, trop de fantômes. "Je ne supportais plus d'être entre ces murs", se souvient Mme Couturier. Depuis trois ans, le couple est retourné vivre dans cette commune de la banlieue de Reims (Marne), où est enterré Bastien Payet.
"Nous évitons de passer dans la rue où nous vivions avec Bastien, mais nous nous rendons chaque semaine sur sa tombe", précise sa mère, qui fut sage-femme avant de finir par être déclarée invalide à la suite de la mort de Bastien Payet. "J'ai perdu mon fils, mon travail, ma santé... J'ai tout perdu", confie-t-elle d'une voix blanche.
"Nous ne sommes bien que chez nous", sourit faiblement M. Gallimard. "Depuis ça, je ne sors plus", opine Mme Couturier. Un temps pour sonder ses profondeurs et ces mots : "Je n'ai plus envie de croiser des gens." La perspective de revoir ceux qui sont accusés d'avoir tué son fils lui inspire de "l'indifférence". De leur part, elle n'attend "rien" et espère qu'ils soient "tous les trois condamnés".
Ce n'était pas censé être ma vie d'entrer dans une salle d'audience pour entendre parler de la mort de mon enfant...
Frédérique Couturier, la mère de Bastien Payet
Quelques phrases plus tard, elle ajoute : "Vous savez, lors du premier procès, je me disais parfois : mais qu'est-ce que je fais là ? Je veux dire, ce n'était pas censé être ma vie d'entrer dans une salle d'audience pour entendre parler de la mort de mon enfant... Enfin, je suppose que c'est ce que doivent se dire les gens à qui il arrive des choses comme ça." Nulle colère ou tristesse dans ces propos, seulement un constat formulé sur le ton de l'évidence.
Comment survit-on à l'insoutenable ? Frédérique Couturier a ajouté deux tatouages en la mémoire de son fils. Jean-Paul Gallimard s'est aussi plié à l'exercice, une première pour ce routier retraité. Avant de croiser la route des trois accusés, Bastien Payet, lui, s'était tatoué la date de naissance de son grand-père "qu'il adorait, nous racontait Mme Couturier, en 2024. Bastien n'osait pas lui avouer et je lui disais : tu vas attendre que Pépé soit sur son lit de mort ? Finalement, c'est moi qui l'ai appris à mon père quand Bastien était devant nous, inanimé. Mon père est allé se faire tatouer les dates de son petit-fils : 27 mai 1995-10 mars 2019. Sur la poitrine, au même endroit que lui. À 83 ans, c'était son premier tatouage."
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Les trois accusés, lors du procès en première instance, à Reims (Marne). • © Thierry Doudoux / France Télévisions
"Ceux qui accompagnaient Bastien cette nuit-là n’oublieront jamais son visage"
Lors du procès de l'an dernier, Fanny Quentin, une des avocates de parties civiles, avait plaidé : "Cette nuit-là, deux camps se sont opposés. Celui de la violence et celui de la bienveillance. La violence n’aime pas qu’on lui donne des leçons d’élégance. Alors les accusés vont frapper Bastien, vite et fort. Ils vont le fracasser si fort que jamais ceux qui l'accompagnaient cette nuit-là n’oublieront jamais son visage. En sang. Bleu. Défoncé. La mort de Bastien n'est rien d’autre que cela : la violence n’a pas supporté sa leçon d’élégance."
Depuis 2019, Osman Dogan, Enzo Andolini et Oussama Zeroual, trois "hommes ordinaires", aux antécédents judiciaires nuls ou dérisoires, s'étaient retrouvés mis en examen pour "meurtre" puis, faute d'intention homicide établie, pour "coups mortels". Mais qui avait frappé Bastien ? Et surtout, qui l'avait achevé à coups de pied dans la tête alors qu'il se trouvait sur le trottoir, déjà inconscient ? Oussama Zeroual, qui risque plus que les autres accusés car en état de récidive, a changé d'avocat pour ce second procès.
Par Mathieu Livoreil pour F3 Grand-Est