"Je suis désolé" : Jean-Louis Leroux, l'agriculteur victime de vols de carburant, jugé pour tentative de meurtre à Reims
Six ans après les faits, un double procès s'est ouvert ce lundi devant la cour d'assises, à Reims. Jean-Louis Leroux, l'agriculteur de la Marne qui avait tiré sur un voleur de carburant présumé, début 2020, est jugé pour tentative de meurtre. Face à lui, trois hommes sont jugés pour vol en réunion.
La salle était comble ce lundi 21 septembre, à 14h, pour le premier jour du procès de Jean-Louis Leroux, devant la cour d'assises de Reims. Pendant quatre jours, cet agriculteur âgé de 53 ans est jugé pour tentative de meurtre. La nuit du 31 janvier au 1er février 2020, l'éleveur avait tiré au fusil sur trois personnes qui s'apprêtaient visiblement à voler du carburant sur son exploitation à Ambrières dans la Marne, blessant gravement un jeune de 19 ans à l'abdomen. Le blessé, Diego H., ainsi que les deux hommes qui l'accompagnaient, sont également jugés pour tentative de vol en réunion.
C'est donc un double procès qui démarre, puisque l'affaire est jugée dans sa globalité, devant la cour d'assises de la Marne, même si les faits de vol en réunion sont considérés comme des délits. L'agriculteur, calme, les mains jointes, sur le banc des accusés, est également défendu en tant que victime de vol. Comme les trois voleurs présumés, il comparaît sous contrôle judiciaire.
Dès le début de l’audience, les quatre accusés reconnaissent les faits qui leur sont reprochés, à la barre : la tentative de vol et le tir. À une nuance près, apportée par Jean-Louis Leroux : "je reconnais avoir tiré en sa direction, à cause de la peur, mais je suis bien désolé de ce qui est arrivé au jeune homme.” "Vous contestez donc avoir voulu lui donner la mort ?", demande la présidente. "Oui", lui répond l'exploitant.
L'"épuisement" après des dizaines de vols de carburant, jusqu'à se rendre justice lui-même ?
Jean-Louis Leroux est éleveur bovin et céréalier, gérant d'une ferme importante, il pratique la chasse puis l’âge de 16 ans. Membre actif du syndicat agricole FDSEA de la Marne, il est décrit comme très investi professionnellement. Avec un revenu mensuel d'environ 2000 euros, il déplore des difficultés financières, dues aux vols à répétition sur son exploitation.
Cette nuit du 31 janvier au 1er février 2020, après une alerte intrusion sur son système de vidéosurveillance, à 1h40, Jean-Louis Leroux appelle les gendarmes. Il leur signale la présence d'individus. Il fait appel à son frère, tous deux, armés de fusils de chasse, comptent "tirer en l'air", pour "faire peur aux voleurs". Quand les gendarmes arrivent, vers 2h du matin, ils découvrent un jeune homme recouvert de sang, dans une voiture sur le terrain de l'exploitation. Des gants noirs sont retrouvés dans la voiture, ainsi qu'un tuyau et un bidon sur place, devant servir au siphonage de la cuve.
"Il a expliqué avoir tiré dans la panique et dans la peur, encerclé par trois individus, qu'il avait prévu de prendre les fusils de chasse pour les utiliser en l’air ou par terre, pour les faire fuir", explique la gendarme qui était à la direction de l'enquête en 2020, pour la brigade de recherche de Vitry-le-François. L'agriculteur semblait "très ému", au sujet du jeune homme blessé. Il a fait part d'un grand sentiment d'"épuisement", suite aux vols à répétition dont il a été victime. La gendarmerie recense 17 plaintes pour vols de sa part, entre 2015 et 2020, dont une la veille des faits. Il avait également investi près de 10.000 euros dans un système de vidéosurveillance. Son salarié l'a décrit comme "excédé" par cette situation.
L'avocat de Jean-Louis Leroux, Me Chemla, de son côté, a retrouvé 28 plaintes déposées par son client et dénombre cinq interventions de voleurs sur sa ferme au cours du mois de janvier 2020.
illustration agrandir l'imageJean-Louis Leroux, l'agriculteur, au côté de ses avocats, Me Gérard Chemla et Me Pauline Manesse Chemla © Radio France - Sophie Allemand
"C'est malheureux ce qui s'est passé. C'est un drame", déclare le frère de l'agriculteur, agent aux Voies navigables de France, à ses côtés ce soir là. Ce frère raconte avoir tiré "trois fois en l'air, pour leur faire peur" et assure ne pas avoir su que le jeune homme était blessé avant l'arrivée des gendarmes : "si j'avais su, j'aurais appelé les secours." Présentant sa famille comme "des gens de la terre", il ajoute : "c'est mon frère, on nous a inculqué une relation d'entraide. Quand il a besoin d'aide, j'y vais. C'est la ferme de mon frère, mais j'y ai grandi, mes parents m'y ont appris à travailler."
Un jeune homme a frôlé la mort après ces coups de feu "pour faire peur"
Diego H., la victime du tir de fusil, aujourd'hui âgé de 25 ans, comparaît avec deux hommes de 28 et 35 ans. Originaires de Saint-Dizier, en Haute-Marne, ils sont désormais papas. À la barre ce lundi, ils ont tous les trois reconnu avoir tenté de voler du carburant ce soir là, à Ambrières.
Blessé par les plombs du fusil de l'éleveur en février 2020, Diego H. a été plongé dans un coma artificiel pendant un mois. Son pronostic vital a été, un temps, engagé. Gravement blessé à l'abdomen, notamment touché à l'intestin grêle, souffrant d'une perforation majeure du colon transverse, il a dû subir cinq opérations. Face à son état, le médecin lui avait accordé 150 jours d’ITT.
Au moment des faits, Diego H. avait 19 ans. D'après l'enquête de la gendarmerie, son père le décrit "un gentil garçon", qui "a été influencé", ce soir là. Ce père a expliqué aux gendarmes "ne pas en vouloir à l'agriculteur", en revanche, il a menacé de mort les deux autres voleurs, qui ont laissé son fils blessé seul sur l'exploitation. Diego H. est décrit par sa mère comme "quelqu'un d'insouciant", qui n'a "pas de notion du danger".
Une affaire au fort retentissement dans la filière agricole
"On a des fermes à ciel ouvert, pas des entreprises fermées à clef, donc on est souvent la cible de vols de carburant, d'animaux, de GPS. On est une cible facile pour les voleurs", explique Hervé Lapie, président de la FDSEA de la Marne au moment des faits, à la barre en tant que témoin. "Quand votre outil de travail est régulièrement vandalisé, en plus de la gestion de la ferme, moralement c'est épuisant", ajoute le représentant de la filière.
Selon la FNSEA, en France, près de 12.000 vols surviennent chaque année sur les exploitations. Parmi les vols déclarés, seul 11% des affaires sont élucidées, selon le syndicat agricole. La FNSEA a d'ailleurs signé une convention avec le ministère de l'Intérieur, en 2019, mettant notamment en place le système "Alert Agri", des SMS pour signaler la présence de véhicules suspects dans la zone.
"Ca a eu un retentissement national", explique la gendarme en charge de l'enquête à la barre, se souvenant avoir vu BFM, à l'époque, devant la brigade. L'avocat de l'éleveur, Maître Gérard Chemla, soulève le manque de moyens accordés à la gendarmerie en ruralité, notamment à la brigade de Vitry-le-François, au moment des faits, soulignant "une énorme sensation d'abandon de la ruralité", une "réalité de terrain".
Sophie Allemand, ICI