"Pars mon petit chat, je t'aime" : aux assises, des larmes pour Bastien, battu à mort pour une simple remarque

Publié le 23 mars 2026
France 3 Grand Est
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À Charleville-Mézières (Ardennes), sept ans après la mort de Bastien Payet, tué à Reims en 2019 pour une remarque anodine, sa mère, son beau-père et sa compagne ont livré à la cour d’assises des témoignages bouleversants, entre douleur intacte et attente vaine de vérité, le 23 mars.

Maître Pauline Manesse-Chemla et Maître Gérard Chemla sont les avocats de la famille de Bastien Payet depuis 2019. 

 

9 mars 2019, 3 heures du matin, dans le centre de Reims (Marne). Quatre amis marchent dans la rue avec l'envie de prolonger la fête. Une des deux filles est apostrophée par un inconnu qui urine contre un garage et lui vante sa "grosse bite". Un ami de la fille ose une remarque à l'importun, "du genre : mais vous n'avez rien d'autre à faire ?", relatera celui qui se trouvait à ses côtés.

Voilà à quoi a tenu la vie de Bastien Payet : une minuscule remarque. Ce jeune homme de 23 ans est lynché en un instant, victime d'une pluie de coups de poing et de pieds au visage. Trois jeunes hommes, l'importun et deux autres, sont accusés de "coups mortels". Condamnés en première instance, ils continuent à se renvoyer la responsabilité de cette mort épouvantable.

 

"Je pense qu'il était heureux"

23 mars 2026, 9 heures, cour d'assises des Ardennes, à Charleville-Mézières. Une femme au pas fatigué arrive à la barre, s'éclaircit la voix, plante ses yeux tristes dans ceux qui lui font face et déclare : "Je voudrais vous parler de Bastien, mon fils unique." Un silence épais tombe dans la salle d'audience. Chacun sait qu'il va naviguer dans les eaux agitées de la douleur et du deuil.

Frédérique Couturier raconte cet enfant "attendu pendant trois ans et arrivé grâce à la médecine". Ses années "seules avec lui", après son divorce, quand son fils avait 7 ans. "On a voyagé, il a fait plein de sports, je pense qu'il était heureux." Et, quand Bastien a eu 12 ans, sa rencontre avec "Jean-Paul, devenu mon mari. On a fondé une famille", acheté une maison et un chien.

 

"Il était mon tout"

Titulaire d'un master en droit et entraîneur au sein d'un club de football, lauréat d'un concours d'éloquence et slameur talentueux, Bastien Payet s'apprêtait à intégrer une école à Paris en septembre 2019. "Il avait comme dessein de faire de la réinsertion par la culture. Il était toujours généreux, poli, assidu. Bastien croquait la vie par les deux bouts, comme si le temps lui manquait."

Frédérique Coutier s'arrête, comme surprise par la portée de cette formule spontanée. Dans la salle, tout se tait. Un long soupir et elle repart en apnée, cramponnée à la barre : "Je n'ai eu qu'un enfant et il était mon tout. Pour mes 50 ans, il m'avait écrit un slam : ''Tout mon amour il est pour toi, tout ton amour il est pour moi'. Voilà, entre nous, c'était ça."

De la suite, elle veut aussi parler. "De ce 9 mars 2019, je n'oublierai rien." L'appel d'un ami de son fils en pleine nuit. L'angoisse qui dévore tout, tout de suite. L'espoir, jusqu'à l'entretien avec le médecin : "Il m'a dit : ''Madame, je l'ai réanimé 57 minutes.'' J'étais sage-femme, j'avais compris. Je répétais ''57 minutes...'' Je ne voulais pas dire que ça ne servait à rien, mais je le savais."

 

"Pars mon petit chat, Maman est là, je t'aime"

Frédérique Couturier s'autorise un silence pour sonder ses profondeurs. "On nous a autorisés à le voir à 7 h 30. J'ai vu un visage... déformé. Massacré. Défoncé. Il y avait des traces de semelle sur le côté gauche de son visage. La bouche éclatée. Le nez éclaté. L'œil éclaté. Après ça, on nous a demandé de rentrer chez nous." Elle réprime un sanglot de colère.

À la mi-journée, les reins, puis le foie de Bastien Payet cessent de fonctionner. La vie s'en va de son corps. "Ses organes partaient les uns après les autres. J'ai demandé au médecin si mon fils allait mourir. Et... Voilà, en quelques heures, mon petit bébé, mon garçon... n'était plus." A "4 h 55 du matin", elle lui tient la main quand elle perçoit le dernier battement de son cœur.

"Je ne trouve pas les mots pour vous dire qu'il était un garçon parfait" 
- Le beau-père de Bastien Payet

"Je lui murmurais : ''Pars mon petit chat, Maman est là, je t'aime'', pleure Frédérique Couturier. Et après ça, le silence. Le retour dans une maison vide, vide de vie. La culpabilité de ne pas l'avoir protégé - je lui avais proposé d'aller le chercher mais je venais de faire deux gardes, je lui avais écrit à 23 h 30 que j'étais fatiguée. Il m'avait répondu ''à demain'' avec un cœur."

Aujourd'hui, cette femme venue nous jeter sa douleur à la figure avec une dignité extraordinaire est déclarée invalide. "J'étais sage-femme, comment voulez-vous que j'aide des mères après ça ? Ils m'ont tout pris : mon fils, ma santé, mon travail, ma vie. Aujourd'hui, j'espère la justice. Merci." Quand elle retourne s'asseoir, ses yeux fixent un monde qui nous échappe.

 

"On lui parle mais il ne nous répond pas"

Son mari, Jean-Pierre Gallimard, lui succède. "Il était comme un fils. On s'aimait tellement qu'il voulait que je l'adopte. C'était de l'amour." Quelques phrases émues plus loin, il relève la tête vers le jury : "Je ne trouve pas de mots pour vous dire qu'il était un garçon parfait. Je suis désolé, j'en perds mes moyens. En fait, je ne comprends toujours pas ce qui nous est arrivé."

Après cela, Frédérique Coutier et Jean-Paul Gallimard ont vite déménagé pour quitter cette maison habitée par un fantôme. Sept ans plus tard, repasser dans cette rue leur est impossible. "On serait capables de le voir à la fenêtre", s'effondre ce vieil homme qui chérit le souvenir de ces "soirées foot passées devant la télé" avec ce beau-fils "rassembleur" : "C'était magnifique, vraiment."

Seule la colère semble par instants en mesure de tenir à distance le chagrin qui, à son tour, l'étreint. "Bastien est mort en mars. Le premier procès a eu lieu en mars. Ce second procès a lieu en mars. Je maudis mars alors que c'est le mois de mon anniversaire. Je maudis Noël, aussi. À Noël, on va sur sa tombe, on lui parle beaucoup, on lui écrit des mots sur des ardoises, mais il ne répond pas."

"Quand il est décédé, nous étions ensemble depuis neuf ans" 
- Marie, ancienne petite amie de Bastien Payet

Et puis il y a Marie. "Bastien fut mon premier amour", annonce tout de suite cette jeune femme. "On avait 15 ans quand on s'est rencontrés au lycée Jean-Jaurès, à Reims. Je me souviens de notre premier regard à l'arrêt de bus. On a commencé à parler. On est tombés amoureux. Quand il est décédé, nous étions ensemble depuis neuf ans."

Elle aussi est venue dans le seul but de raconter de celui qui n'est plus là. "Sachez qu'il était simple. Dans une de nos dernières conversations, il me disait qu'il ne rêvait pas de faire de grandes choses mais qu'il voulait être utile, que c'est ainsi qu'il serait heureux." La dernière fois qu'elle l'a vu, au matin du 9 mars, "il m'a attrapé la tête, m'a dit 'je t'aime' et m'a embrassé".

 

"On aura onze enfants"

Celle qui était en 1re année de médecine - et est devenue kinésithérapeute - rebondit : "Bastien était quelqu'un qui n'avait pas peur d'exprimer ses émotions. Il pleurait devant Titanic même s'il l'avait déjà vu plein de fois, il me disait : ''On aura onze enfants comme ça, on aura notre équipe de foot''. Il était persuadé que tout le monde avait bon fond." Son visage se barre d'un sourire.

Au-delà de la fin d'une certaine insouciance, ce 9 mars 2019 aura durablement émietté les cœurs de Marie et d'autres. "Ces sept années ont été compliquées", résume-t-elle, pudique. La présidente Hologne, mine soucieuse, l'encourage : "Votre vie ne peut pas être figée à votre âge, Madame. Ce n'est pas possible, il faut avancer." Autour d'elle, certains jurés peinent à retenir leur émotion.

 

"Il manque beaucoup de Bastien dans ce monde"

Marie acquiesce mais veut ajouter un propos, déjà formulé par une amie de Bastien à la barre : "Bastien me manque, bien sûr. Il manque à beaucoup de monde. Mais il faut savoir qu'il manque beaucoup de Bastien dans ce monde." Tout cela était bouleversant. De leur côté, et malgré d'ultimes efforts des avocats des parties civiles, les trois accusés, assis dans le box, n'ont rien à dire de plus.

"Vous pouvez encore donner une chose aux parties civiles : la vérité !", tente encore l'avocate générale. Mais la tentative échoue. "J'étais de dos", regrette un accusé. "J'ai honte d'être associé à une telle souffrance", se lamente un autre. "Vous serez lâches jusqu'au bout !", gronde l'avocate générale. Demain se poursuivront les plaidoiries et réquisitions de l'avocate générale.

Verdict le 25 mars.

Par Mathieu Livoreil pour France 3 Grand-Est

 

Gérard CHEMLA, avocat rémois réputé en matière pénale des victimes
Gérard CHEMLA
Avocat associé
Pauline MANESSE-CHEMLA, avocate pour les victimes
Pauline MANESSE-CHEMLA
Avocat associé